Cette rumeur, véritable aubaine
pour les journaux à sensations comme pour « l’ancienne » tutelle de
la Centrafrique, va connaître un épilogue ignoré de tous. En 1987, Jean-Bedel
Bokassa sera innocenté du crime d’anthropologie par les juges du procès qu’il
devra subir à Bangui, après que la justice ait procédé aux enquêtes d’usage et
à la comparution des témoins. Mais qui est au courant de ce jugement ?
Personne. La rumeur a accompli son œuvre…
Bokassa 1er, empereur de la Centrafrique, est désormais déchu. Valéry Giscard d’Estaing a donné son feu vert à tout un faisceau de décisions qui ont chacune concouru au résultat final. Au moment de la chute de Bokassa, la France assure 80 % du budget de l’État centrafricain. Cela lui coûte entre 100 et 120 millions de francs, sous formes diverses. Bokassa en demande davantage. Le sacre s’étant révélé coûteux, les finances publiques centrafricaines sont au plus mal. En octobre 1978, Bokassa avait demandé une aide supplémentaire à la France, en menaçant de se rapprocher de la Libye s’il n’obtenait pas satisfaction. Pour la première fois dans l’histoire de la Francentrafrique, Paris oppose un refus catégorique. Bokassa ne voyant toujours rien venir, avait informé par écrit l’Élysée qu’un rapprochement entre la Centrafrique et la Libye sera, à court terme, inéluctable. Il a répété ce message à plusieurs reprises, toujours par écrit, en prenant soin de le faire parvenir par des tiers de confiance, comme Jean-Pierre Dupont par exemple. L’Élysée giscardien s’est gardé de toute réponse.
Bokassa ne peut pas se tourner vers ses « frères » chefs d’État, tous dans le giron de la France et financés également par elle. La Libye du colonel Kadhafi, très active en Afrique, se montre toujours en quête d’alliance régionale. De plus, le guide de la révolution et l’empereur se connaissent fort bien, Bokassa ayant un temps adopté la religion musulmane. Enfin, Kadhafi est le seul à disposer des ressources financières pour venir en aide de la Centrafrique, voire se substituer à la France. Dans le courant de l’année 1978, la coopération entre la Libye et la Centrafrique prend une certaine ampleur. Des instructeurs libyens ont été envoyés à Bangui pour former la garde impériale et 400 soldats centrafricains sont en formation en Libye. L’Élysée, via le SDECE, est tenu parfaitement informé des rapports Libye-Centrafrique, d’autant qu’Alexandre de Marenches (patron du SDECE) voue à Kadahafi une haine inexpugnable au point d’en être devenue une obsession (surtout depuis l’opposition entre la France et la Libye sur la question tchadienne).
Or, nous avons vu dans le chapitre intitulé « Francentrafrique » que la Centrafrique revêt, d’abord pour la France, un intérêt militaire et géopolitique. Ainsi, le nouvel axe Bangui-Tripoli ne peut laisser indifférent ni les gens du SDECE ni les renseignements militaires, dont la mission consiste précisément à sauvegarder le contrôle des dispositifs en place. D’ailleurs, en 1979, le SDECE va mener plusieurs interventions contre la Libye, en Méditerranée et en Afrique. En janvier 1979, le SDECE met à l’étude une opération pour provoquer la chute de Bokassa. En mai 1979, débute la préparation de Caban. Le livre de Géraldine Faes et Stephen Smith, intitulé Bokassa 1er, un empereur français, nous livre un témoignage saisissant de la part « d’un haut responsable du Service action » : « Quand Caban est décidé, le SDECE n’est motivé que par des considérations géopolitiques… En 1977 et 1978, la France met en échec les tentatives soviétiques contre le Zaïre, dont le but était d’établir un axe Luanda-Addis-Abeba en coupant le continent en deux, pour lui permettre d’investir l’Afrique du Sud. En 1979, profitant de la fragilité de la situation à Bangui et de l’appel de Bokassa aux Libyens et aux Cubains, les Soviétiques ont voulu lancer une opération contre la Centrafrique pour reprendre leur action contre le Zaïre. C’est dans ce contexte particulier et pour contrecarrer l’arrivée des forces libyennes et cubaines, prévue dans les heures qui suivaient, qu’a été décidée et déclenchée l’opération Caban. À aucun moment, il n’a été question de diamants et d’archives. » De diamants et d’archives volées au palais de Bérengo, il en sera question plus tard. Par ailleurs, il n’y a aucune raison de douter des informations apportées par ce témoignage. Il nous explique que derrière la Libye se cache l’Union soviétique qui a des visées sur le Zaïre. Nous n’avons pas trouvé de traces de rapprochement entre Bokassa et Cuba, ceci expliquant le fait que nous nous abstenons de l’évoquer. En violation de tous les traités qui lient la France et la Centrafrique, qu’il avait lui-même confirmé dès son accession au pouvoir, Bokassa opère un rapprochement avec la Libye qui lui coûte son trône. Il tombe en même temps que l’Ougandais Amin Dada et l’Équato-Guinéen Francisco Macias Nguéma, respectivement responsables de 300 000 morts pour le premier et de dizaines de milliers pour le second. Cette proximité calendaire tend à l’assimiler sommairement aux deux bourreaux, parachevant ainsi une réputation déjà exécrable au moment où le pouvoir l’abandonne.






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