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  • Rédacteur Agoravox

02 janvier 2007

6e extrait : la fausse Martine!

« Il faut que tu ailles le voir tout de suite, il a dit que c’est très urgent ! » C’est en ces mots que Hué accueille sa fille Martine dès son retour à la maison, après sa livraison de poissons. Un employé du quotidien Saigon Trang, journal où travaille Tran Dinh Diêm, est venu la prévenir en début de soirée que son ami journaliste cherchait à la joindre de toute urgence et lui demandait de se rendre aussitôt à la rédaction. Martine se demande ce qui peut bien motiver une telle invitation. Elle veut tout de même prendre une collation avant d’y aller. Mais Hué insiste tellement qu’elle se résout à s’y rendre immédiatement.

« Martine Bokassa, c’est bien comme cela que tu t’appelles, n’est-ce pas ? lui lance Tran, sans même prendre la peine de la saluer lorsque Martine pénètre dans son bureau. À ta connaissance, il n’y a pas et il ne peut y avoir une autre Martine Bokassa vivant à Saigon, on est d’accord là-dessus ?Alors, assieds-toi car j’ai une bien curieuse nouvelle à t’annoncer ! » prend bien soin de préciser Tran.

Tran est visiblement très excité. Il a les yeux écarquillés de celui qui vient de faire une découverte sensationnelle. Il sourit en parlant et fait de grands gestes. Il s’assied brièvement, se relève aussitôt pour se livrer à des va-et-vient incessants autour de son bureau.

« Martine Bokassa a retrouvé son père ! Elle est partie le mois dernier de Saigon pour le retrouver ! Et tu sais où ? En Centrafrique ! C’est un pays très loin, au cœur même de l’Afrique, prend-il le soin de préciser. Et attends un peu, je n’ai pas terminé ! Tu sais qui est son père ? C’est Jean-Bedel Bokassa, le président de la République de la Centrafrique!

Là-dessus, Tran se met à improviser une danse assez bizarre autour de son bureau, laissant Martine on ne peut plus perplexe. Il finit par se ressaisir et s’asseoir devant Martine. « C’est à la une de demain. Tiens, voilà l’article complet. Il a été rédigé par le correspondant français d’un journal de Paris. Nous, on l’a juste recopié et, pour l’instant, on n’en sait pas plus. Devant la coïncidence des noms, j’ai préféré te prévenir tout de suite ! »

Martine, avant d’entreprendre la lecture de l’article, regarde longuement la photographie de presse qui l’accompagne. On y voit le président de la Centrafrique posant aux côtés de sa prétendue fille, avec un impressionnant parterre d’invités au fond de la salle. Martine demande une loupe à Tran qui revient lui donner deux minutes après. Elle examine le visage de ce président. De plus en plus perplexe, elle se tourne vers Tran : « Il ressemble à la photo que j’ai de mon père, mais en plus corpulent et plus âgé… »

À la lecture de l’article, Martine apprend que Jean-Bedel Bokassa est au pouvoir en Centrafrique depuis le 31 décembre 1965 (soit quatre ans plus tôt). Il a servi dans l’armée française, au Vietnam, où il s’est marié et a eu une fille prénommée Martine. Il a demandé au consulat général de France à Saigon et aux autorités vietnamiennes de retrouver sa fille Martine ainsi que sa mère Hué qu’il a épousée à Saigon en 1952. En novembre, une photographie de sa fille lui a été transmise pour identification.

C’est ainsi qu’elle a débarqué, le 26 novembre 1970, à l’aéroport de Bangui. Pour son accueil, son père a vu les choses en grand : l’ensemble du gouvernement a été déplacé pour l’occasion, ainsi que l’ensemble du corps diplomatique. « Dès l’ouverture des portes de l’avion, une fanfare entame un hymne joyeux tandis qu’un tapis rouge est déroulé aux pieds de l’arrivante, pour la plus grande joie des photographes qui n’ont de cesse de mitrailler la scène. Jean-Bedel Bokassa a revêtu son plus bel uniforme, paré de ses médailles militaires françaises et centrafricaines. C’est avec une grande émotion qu’il étreint la jeune fille, venue sans sa mère », précise l’article.

Aucun discours n’est prononcé à l’aéroport : il est prévu pour le petit-déjeuner offert au palais présidentiel et qui réunit pas moins de 350 personnes. Jean-Bedel Bokassa est félicité pour ce geste de paternité exemplaire : les télégrammes affluent du monde entier. Les cérémonies de la fête nationale centrafricaine du 1er décembre suivant offriront au président l’occasion de présenter sa fille à l’ensemble de ses invités. Des courses de pirogues sur l’Oubangui, des matchs de football et de basket vont être organisés.

Martine réalise que cette prétendue Martine est un imposteur, volontaire ou pas. En tout cas, elle a été utilisée pour répondre une demande du maître de la Centrafrique. Et elle a, selon toute vraisemblance, accepté de jouer le jeu et de se rendre complice d’une supercherie. À moins qu’on ne l’ait contrainte d’endosser ce rôle, sans lui demander son avis, peut-être même en exerçant un odieux chantage sur elle ou sur sa famille, retenue à Saigon ou ailleurs ? 

5e extrait : Martine Bokassa

Au palais de Bérengo, une réception se prépare en l’honneur de la nouvelle vedette de la famille. Trois ans après son installation en Centrafrique, elle connaît bien les codes familiaux. Un détour rue Saint-Honoré s’impose ! Pierre Cardin, Christian Lacroix, John Franco Ferre, Feraggamo, Hermès… Le couple vide les rayons et quitte les lieux, accompagné d’un taxi pour réceptionner les vêtements achetés. Celle que certains au palais désignent par « la chinoise », arrivée sans un sou en poche, a fait un bout de chemin. Et elle ne doit sa fortune qu’à elle-même. Un beau parcours que Jean-Bedel tient à fêter. Dans le grand salon d’honneur, une partie des invités scrutent le parking, hypnotisés par le défilé incessant des véhicules. « Oh ! Ce sont les Mayenga ! Voici les Bacarama. ». Soudain, une imposante Mercedes blanche, flambant neuve, fait son entrée. Elle possède une immatriculation parisienne.

« — Qui est ce ?

Le chauffeur de

la Mercedes

sort. À l’intérieur du salon, les têtes curieuses se collent aux fenêtres.

— Oh mon Dieu ! C’est Martine...

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